Condoléances emphytéotiques

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L’actualité n’est pas aussi simple qu’on nous la présente souvent. Comme l’histoire…

Ainsi, hier soir en écoutant distraitement les informations avant d’attaquer un billet facile et folklorique, j’ai entendu cette information : “Le Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan présente ses condoléances aux descendants des Arméniens tués par les troupes de l’empire ottoman.” (France-Inter, journal de 18 heures du 23 avril 2014)

A la veille du 99e anniversaire d’un  génocide qui ne dit toujours pas son nom dans le pays qui l’a commis, la nouvelle semblait bien constituer une “déclaration inattendue”, une “première”,  une “avancée”, un “geste fort”, un “pas en avant”, une “main tendue” et j’en passe, comme le commentaient mes confrères à l’imagination synonymique variable, en reproduisant les mêmes deux phrases extraites de la déclaration du Premier ministre turc :

“Nous souhaitons que les Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances du début du XXe siècle reposent en paix et nous exprimons nos condoléances à leurs petits-enfants.”

“C’est un devoir humain de comprendre et de partager la volonté des Arméniens de commémorer leurs souffrances pendant cette époque.”

Si la tentation du copier-coller est grande dans une époque où la vitesse et le flux de l’information augmentent en proportion inversement égale aux moyens humains pour la traiter, la pratique de la citation demande quelque prudence, notamment sur un sujet qui évoque la mort d’un million et demi de personnes.

J’ai retrouvé la déclaration intégrale, que je vous invite à lire ici. Cela m’a rappelé une époque et un autre blougui où je comparais les discours prononcés et écrits du Président “moi je” (prédécesseur de “moi, Président”) pour y détecter les différences… Et là aussi j’ai trouvé quelques différences notables.

Passons sur l’inversion des deux phrases, les condoléances étant exprimés en fin du communiqué, dans des termes qui sont ceux de la citation reproduite ad libitum dans la presse. Mon premier étonnement vient de la phrase qui leur succède immédiatement, que mes confrères ont passé sous silence, sans doute avec l’aide des agences :

“Quelle que soit leur origine ethnique ou religieuse, nous nous recueillons pour tous les citoyens ottomans, qui ont péri dans cette même période dans des conditions similaires. Puissent leurs âmes reposer en paix.”

Voilà qui écarte encore la question du génocide, puisque les Arméniens sont des victimes parmi d’autres d’une “période difficile, entraînant des souffrances pour des millions de citoyens ottomans, turcs, kurdes, arabes, arméniens et autres, quelle que soit leur religion ou leur origine ethnique”.

Et la seconde phrase abondamment cité renforce cette “banalisation” puisque sa formulation exacte est : “C’est un devoir humain que de comprendre et de s’associer à la commémoration des mémoires liées aux souffrances vécues par les Arméniens, comme par tous les autres citoyens de l’Empire ottoman.”

A trop vouloir synthétiser les propos de Recep Tayyip Erdogan, les correspondants de presse qui ont alimenté la machine médiatique ont quelque peu déformé sa pensée.

Mon intention n’est pas de dénoncer le travail de mes confrères. Juste de pointer une certaine subjectivité.

Je suis moi même régulièrement subjectif. Mon regard sur le monde est celui d’un humaniste à tendances marxistes (même s’il m’arrive d’être inhumain ou injuste et que mes bases en dialectique sont minimales…)

J’essaie cependant d’être conscient, le plus possible, avec toute l’approximation que suppose une époque noyée de trop d’informations mêlées de communication, avec toute l’attention possible face à la propagande qui me touche aussi, avec l’humble détermination de déceler les parcelles de vérité. Avec le désir, surtout, d’être optimiste, malgré le pessimisme qui m’est naturel et que mon regard sur le monde aggrave si souvent. L’envie de continuer de croire, malgré tout, à un monde plus juste, à une paix possible, à une fraternité humaine. A la reconnaissance des fautes et à la demande sincère du pardon.

Il reste un sacré nombre de “pas en avant” ou de “gestes forts” pour y parvenir.


Les photos qui illustrent ce billet sont extraites de Les yeux brûlants, mémoire des Arméniens, une exposition d’Antoine Agoudjian, qui s’est déroulée au Depo, à Istanbul, du 26 avril au 5 juin 2011, avant de sillonner l’Europe et de faire l’objet d’un livre.

“Même si une grande institution m’avais proposé de faire cette exposition de photos d’abord à Paris, je l’aurais refusée. J’étais prêt à affronter tous les obstacles pour faire aboutir mon projet. J’ai pensé à mes grands parents, à toute la nation arménienne qui était obligée de quitter ses terres natales. Cette exposition permettra aux turcs de penser autrement et de s’ouvrir au débat, car la négation du génocide est hélas actuelle”, expliquait alors le photographe…

Au-delà de leur force d’évocation, ces superbes images, en noir et blanc, nous rappellent que le monde se dessine en milliards de nuances de gris.

J’aurais aimé trouver, pour accompagner ce billet et ces photographies, retrouver une vidéo de la somptueuse reprise d’Emmenez-moi de Charles Aznavour par Benjamin Clementine. Mais on ne trouve pas tout sur Internet…

Mais j’ai déniché Deti Picasso, un groupe arménien installé à Moscou, et ses quatre musiciens réunis autour de la chanteuse Gaya Arutyunyan. Écoutez-la au-delà des troublantes 20 premières secondes…