Instants de solitude

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Après les moments d’égarement, quelques instants de solitude.

Bien sûr, en écrivant cette première phrase, je me suis interrogé sur la différence. Aucun mot n’est vraiment synonyme à un autre. Sinon, il n’existeraient pas l’un et l’autre.

“Étymologiquement, l’instant est ce qui se tient sur nous, un ‘point présent et très court dans la durée’. Moment signifie mouvement ; appliqué au temps, c’est la ‘durée d’un petit mouvement’. Dans l’usage, moment est plus indéterminé ; il comporte un intervalle plus long ou moins précisément limité que l’instant.”

J’ai trouvé cette réponse sur Internet et je l’ai trouvée suffisamment satisfaisante pour passer à la suite.

Peut être, qu’un autre jour j’aurais laissé filer les synonymes, juste pour éviter la répétition de titre. Mais hier, juste avant d’écrire ces lignes, je suis allé au cinéma voir Adieu au langage de Jean-Luc Godard.

Un instant suspendu et un moment particulier.

Godard traverse l’histoire du cinéma comme le cinéma le traverse. Il ne pense plus, il respire. Et nous offre un film lent, incompréhensible, traversé de fulgurances, d’images simplement somptueuses, de fleurs ou d’arbres, d’eau ou de ciel, de personnages ou de chien, d’instants suspendus dont on ne voit pas les fils.

On se demande si l’on assiste bien à un film, puis en sortant, j’ai réalisé que la vie autour de moi était telle, exactement, juste transposée dans le quartier de Lyon où j’étais allé dans la salle obscure. Avec le même relief que la 3D admirablement sublimé par le plus universel des artistes helvètes. Que les gens, les arbres, le ciel, les bus de touristes suivaient dans le même mouvement, décrivaient le même instant. J’ai alors réalisé que Godard ne fait pas du cinéma mais qu’il filme la réalité, au plus proche, par petites touches approximatives et justes. Le cinéma fait croire à la réalité. Pas ce film. Le cinéma fabrique un scénario pour nous aider à comprendre, à ne pas perdre le fil, à suivre l’intrigue. Pas ce récit. Et j’ai compris que si je ne comprenais pas toujours tout dans les films de Godard, jusqu’à me perdre parfois dans des instants d’inattention, des moments suspendus d’égarement, il en était de même de la vie, de la mienne, où je ne comprends pas tout et me laisse si souvent distraire.

Bref.

En parcourant les images du monde pour vous en donner des nouvelles, j’ai été frappé hier matin par quatre photos qui se sont associées et que j’ai glissées dans le dossier sur mon bureau que j’appelle “moment de solitude”. Pour faire pendant au billet de la veille et aux 5 images choisies dans les œuvres de Cerise Doucède, j’ai choisi dans ce dossier une cinquième photographie, plus ancienne, pour composer cette mini-série.

La première image nous montre un migrant africain au sommet d’un mât, à proximité de l’enclave de Melilla, à la frontière maroco-espagnole, où mercredi un millier de ces semblables ont de nouveau chargé la barrière “de sécurité” qui sépare deux continents. Et une vie de misère de l’espoir d’une vie meilleure. Ils sont 500 à avoir réussi. Quelle sera leur désillusion en arrivant dans une Europe gangrenée par un esprit protectionniste et raciste ? Et de quel côté a fini par redescendre ce héros d’un moment suspendu ?

(Photo : Santi Palacios)

La deuxième photographie nous vient du même continent, un peu plus à l’est, en Égypte, où les élections présidentielles prévues pour durer deux jours ont été prolongées d’une journée devant le manque d’enthousiasme des électeurs (37% de participation mardi soir…) que traduit l’isolement de ce scrutateur près des isoloirs vides. Le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, qui espérait un véritable plébiscite, obtiendrait bien 93% des suffrages selon les estimations données à l’heure où j’écris, mais l’abstention massive ternit quelque peu son triomphe.

(Photo : Nariman El-Mofty)

La troisième image représente simplement Serena Williams éliminée dès son deuxième match à l’Open de tennis de Roland Garros, par l’Espagnole Garbine Muguruza. abcdetc parle peu souvent de sport mais, si je me fous du score du match de la tenante du titre et première joueuse mondiale, j’ai eu cependant un instant d’empathie en la voyant pleurer.

(Photo : Darko Vojinovic)

La quatrième image a été prise dans une des gare de Pékin (Tiantongyuan), où les contrôles de sécurité ont été renforcés, après un attentat dans la région du Xinjiang, le 22 mai dernier, au cours duquel 31 personnes ont trouvé la mort. Si la photographie n’évoque pas, à première vue la solitude, la position de l’agent de sécurité chargé de … faire patienter tout ce monde, compter les voyageurs, repérer les suspects ? n’est pas des plus confortables. Y a t-il seulement un moment plus calme dans la journée où il peut aller tranquillement pisser ? Et que raconte-t-il le soir à son épouse de sa journée de travail ?

(Photo : Jason Lee)

La cinquième photographie enfin, qui vient clore la série, a été prise dans une autre gare, au Bangladesh, en août dernier. C’est l’Aïd al-Fitr, la fin du ramadan, et des milliers de voyageurs s’entassent dans les trains en partance de Dhaka, pour rejoindre leurs familles et passer cette fête avec eux. mais cette femme n’est pas à la fête. Et depuis 9 mois que je retrouve régulièrement cette photo que je ne sais ni où, ni quand, ni comment vous présenter, j’ai plus d’empathie pour cette femme que pour une joueuse de tennis millionnaire. Question de sensibilité. Et un peu de mépris pour ces hommes qui regardent par la fenêtre du train où eux ont trouvé place, sans lui venir en aide. Sans même la voir…Une autre solitude dans la foule ! J’espère toujours que la femme est bien arrivée. Mais jamais Internet ne me donnera de ses nouvelles.

(Photo : Munir Uz Zaman)

Voilà. Je referme la boîte des moments de solitude et ce (trop) long billet.

Je pourrais disserter sur les liens qui unissent les 5 images du jour, sur les obscures coïncidences d’un monde si divers ou sur les lumineuses associations qui font de chaque individu la part infime, unique, dérisoire et indispensable d’une humanité toujours en mouvement. Même parfois suspendu. Même souvent désordonné. Même tristement rétrograde.

Mais je préfère retourner au silence et à la solitude. Fermer les fenêtres de l’Internet pour voir sur mon écran d’ordinateur l’image de fond que j’ai photographiée le dimanche 17 avril 2011. Et que je partage avec vous en ouverture de ce billet. Un coquelicot solitaire, évoquant les magnifiques coquelicots filmés en groupe et en 3D par Godard, qui parle si bien de solitude :

“Le risque dans la solitude, c’est toujours de se perdre soi-même…”

J’espère ne pas vous avoir perdus. Pour ma part, je me cherche encore.

J’ai failli oublier la musique…

Voici donc pour compléter ce billet autour de la solitude, un groupe en contraste. Lucy Farrell, Emily Portman, Alasdair Roberts et Rachel Newton se sont réunis au sein du Furrow Collective. Où s’accordent leurs voix solitaires.