Petits carreaux

Slide 1

Je ne connaissais pas très bien la gare, aussi j’avais pris un train qui me permettait d’arriver à peine en avance. Pas trop, pour ne pas avoir le temps de sentir monter le trac, mais assez pour me permettre de repérer les lieux et de me préparer si le besoin s’en faisait sentir.

À mesure que le train approchait de son terminus, l’inquiétude montait, encore pire que le jour de mon permis de conduire, de mon bac ou de mon premier entretien d’embauche, que j’avais oubliés tous les trois, mais pas cette sensation désagréable, insupportable, envahissante. Une sorte de fièvre, de moiteur générale, de transpiration intempestive et odorante, qui me dégoulinait dans le dos, dans les paumes, dans les chaussettes et le fond de mon slip. Une liquéfaction générale qui résonnait avec mon ambiance intestinale.

À l’arrivée du train, je me précipitai sur le quai et jetai un coup d’œil à l’horloge. Bien sûr, j’avais le temps. J’avais prévu de l’avoir. Je soupirai et marquai une pause, volontaire, pour reprendre ma respiration. Je m’étais arrêté à peine brusquement et fus bousculé par un homme portant une veste à carreaux et une casquette assortie, tout comme moi, qui descendait du même train. Je souris machinalement à la coïncidence. Je repris mon souffle et ma route.

Au bout du quai, je trouvai les sanitaires où la préposée de service me délesta de 10 euros –serviette comprise – pour me permettre de prendre une douche après avoir délesté mes intestins. Il me restait un quart d’heure de battement au moment où je renfilais ma chemise. La sueur recommença instantanément son parcours, mais il était cette fois trop tard pour retourner sous la douche. Je renfilai ma veste, à carreaux, renfonçai ma casquette et repris la baguette de pain dont je croquai le croûton. Sans appétit.

La préposée aux sanitaires m’indiqua la direction des quais numérotés et je me précipitai en constatant qu’il ne restait plus que 5 minutes. Je fus tenté un instant de courir, mais je me retins, de peur d’aggraver l’odeur de transpiration que je sentais, littéralement, menacer de me submerger de nouveau.

Je les aperçus de loin. J’essayai de les compter, machinalement, mais il en apparaissait toujours un nouveau, j’en découvrais toujours un supplémentaire que je n’avais pas vu du premier coup d’œil. Ils devaient être une cinquantaine. Portant chacun une veste à carreaux et une casquette assortie, et tenant à la main une baguette de pain au croûton manquant. Nous étions au moins 50.

Elle arriva, juste à l’heure dite, dans sa robe fleurie et sous son ombrelle assortie, avec son chapeau rouge et ses escarpins vernis. Telle que promise. Elle passa lentement devant chacun d’entre nous, mesura, jaugea, évalua… et choisit le plus beau, le plus grand, le plus jeune. Le plus riche aussi peut être ? Celui qui m’avait bousculé en descendant de son wagon de première classe.