Le mal à la racine

, ,

Slide 1

Il faut reboiser l’âme humaine.” Julos Beaucarne (dans la nuit du 2 au 3 février 1975, après l’assassinat de sa femme Loulou par un homme devenu fou)

Le silence encore. Une minute ne suffisait pas. Il aurait fallu décréter aussi 3 jours de silence national. Pour doucement penser. Éviter les paroles vaines. Ne pas céder à la violence en réponse à la violence, à la haine en réponse à la haine, au discours radical en réponse aux actes terroristes d’islamistes “radicaux”.

Je n’ai pas compté le nombre de fois où j’ai lu, entendu, ce terme de radical. Hier matin, la matinale de France-Culture avait invité Dounia Bouzar, présentée plusieurs fois comme une spécialiste de la déradicalisation… Hier soir, le téléphone qui sonnait chez la grande sœur France-Inter invitait Michel Wieviorka pour se pencher sur les processus de la radicalisation.

Et, en complément sémantique, les appels se multipliaient, en France et dans le monde (de Vladimir Poutine à Hillary Clinton en passant par Ahmed Aboutaleb, maire musulman de Rotterdam) à “éradiquer” le terrorisme ou l’état islamique. La palme de la redondance revenant à l’ancien ministre Frédéric Lefebvre aujourd’hui réfugié aux États-Unis, qui appelait à “éradiquer l’islamisme radical sur notre sol et à agir de concert à l’extérieur”.

Je ne suis pas du genre à me la péter d’une culture morcelée. Mais je me suis souvenu que radical et ses dérivés partagent avec éradiquer la même racine : radix. Qui signifiait racine justement.

Et sans prendre le temps (que je n’avais pas hier…) d’un long développement, j’en suis arrivé à deux conclusions que je vous livre rapidement.

La première est qu’il faudrait trouver un autre terme que radical pour désigner les fruits pourris d’une religion dont on ne peut accuser simplement les racines prophétiques d’avoir mené ces croyants dévoyés à la catastrophe de la pensée.

La seconde, c’est qu’il nous faut regarder nos propres racines et ce qu’elles sont devenues. Et je ne parle pas des racines chrétiennes de l’occident que certains cherchent à nous fourguer, comme une idéologie capable de faire contrepoids à une autre idéologie, dans une guerre des religions et des civilisations, digne d’un autre âge et indigne d’humains… civilisés. Mais des racines profondes de ce qui est notre humanité. Des racines à retrouver, à revivifier, à réinventer, à protéger, à soigner. Comme notre terre rongée de pollutions ou nos sociétés polluées de tant d’égoïsmes. Autrement dit, comme nous le proposait le photographe Supranav Dash dans le billet de samedi (écrit avant la sidération) : “Dans la frénésie actuelle, il me paraît fondamental de ne pas oublier d’où nous venons.” Pour avoir une idée, ajouterai-je, de ce que nous pourrions – voulons – devenir.

Il ne suffira pas de déraciner les racines d’un mal extérieur, ô combien terrible, si nous ne nous préoccupons pas des maux qui nous sont propres.

Pour espérer, encore, donner de beaux fruits.

*

Parlant de racines, j’ai été tenté un moment de mettre une photo de radis. Puis j’ai pensé aux arbres, dont j’ai trouvé de bien beaux spécimens ici ou sur le net. Comme chez Beth Moon qui les a photographiés à travers le monde pendant des années.

Et puis hier, une lectrice tellement attentive m’a transmis un article de Julien Salingue, Vos guerres, nos morts, qu’il m’a fait du bien de lire. À cause de l’engagement de l’auteur auprès des Palestiniens et notamment de son action pour commercialiser leur huile, je suis arrivé jusqu’au village d’Al-Walaja, à l’ouest de Bethléem*, et à l’olivier al-Badawi, réputé pour être le plus vieux du monde. Il aurait passé les 4 ou 5000 ans.

Un ancêtre aux racines pleines de souvenirs. Menacé, comme ses semblables alentours, de destruction par une armée d’occupation. Et dont j’ai eu bien du mal à trouver une photo. Et dont je n’ai pas réussi à savoir s’il est toujours debout.

(photo : Hamed Al-Natsheh)

*Bethléem, dont je vous invite à regarder la photo publiée ici hier, où les habitants n’applaudissent pas à l’annonce de l’horreur qui touche la France, comme j’ai entendu certains le dire après des images mal légendées visiblement diffusées par nos télévisions de propagande. Et où ils sont les seuls à associer aux victimes françaises les victimes libanaises de la veille, que notre révulsion sélective (et l’odieuse loi du “mort-kilomètre”) a relégués dans l’oubli

À propos de racines et de pays frappé par le terrorisme, j’ai retrouvé les jeunes musiciens maliens de Songhoy Blues, déjà passés par ici. Mais dont ce nouveau titre, Soubour, toujours extrait de leur premier album Music in Exile, devrait ravir la lectrice évoquée plus haut…