Hier matin, en parcourant la galerie photos d’un de mes confrères étasuniens, j’ai trouvé la première image du jour où des policiers israéliens expulsent les habitants d’une maison construite “illégalement”, avant que les bulldozers ne viennent la démolir.
Une scène banale. Mercredi, ce sont deux maisons qui ont été ainsi détruites, m’a appris la presse israélienne. La presse de chez moi restant muette sur le sujet, à moins que je n’ai pas pu détecter les brèves… Les familles d’Ibrahim Ali Surri et de Kifaya al-Rashq rejoindront donc les 2133 Palestiniens laissés sans abri pour cause de démolition de 580 maisons durant les 12 dernières années, m’a également informé le même journal, selon les sources de l’ONG israélienne B’Tselem. Et je ne crois pas que ce décompte comprenne les maisons de “terroristes” détruites à la suite d’attentat, ni celles de Gaza réduites en poussière par les bombardements.
Banal, vous dis-je.
La photo suivant était beaucoup moins banale, puisqu’elle m’apprenait que le même jour (mercredi donc) Barack Obama prononçait un discours à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de l’Holocauste… à l’ambassade d’Israël, devenant ainsi le premier président étasunien à s’exprimer dans ce territoire de l’état juif. Il a même osé déclarer que “nous sommes tous des juifs”.
Les Palestiniens ont dû apprécier.
J’hésitais à parler encore de ce conflit sans fin et sans justice, où la communauté internationale s’incline toujours devant Israël, malgré les remontrances répétées de l’ONU.
Redire, dénoncer, m’indigner… Pourquoi ? Pour qui ?
À quoi sert ma parole et ma colère, noyées dans tant d’autres paroles contradictoires ?
Après avoir trouvé les deux premières photos, j’ai reçu un texte assez nauséabond, titré “Moi fonctionnaire français, je fais de nouveau grève”. Un tract anonyme décroché d’une grille d’école par une lectrice d’abcdetc qui me l’a fait parvenir. Et dont vous pouvez lire l’intégralité sur Le Figaro. Où le texte est signé. D’un certain Nicolas Lecaussin, directeur du développement de l’Institut de recherches économiques et fiscales. Un type qui signe des bouquins où il dénonce l’antilibéralisme de … Nicolas Sarkozy. Si vous voyez le genre.
Je ne prétends pas que ce type soit pro-sioniste. Son site de propagande ultra-libérale ne parle d’ailleurs pas beaucoup d’Israël. Mais en parcourant sa prose et celles de ses camarades d’idéologie, leurs indignations (contre les prises de position du pape contre le capitalisme) ou leurs colères (contre l’état, les impôts ou les fonctionnaires… voir plus haut), je me suis dit que nous ne parlions pas le même langage et que nous ne pourrions jamais nous convaincre réciproquement de quoi que ce soit…
Pourtant. J’entends chaque jour monter la haine de l’autre associée à un discours libéral qu’on a de plus en plus de mal à nous faire passer pour de gauche. Et Emmanuel Macron devient le chouchou de mes compatriotes déboussolés qui ne savent plus à quel saint se vouer. C’est donc bien qu’il est possible de convaincre et de faire progresser des idées ?
Mais je n’ai ni l’audience du Figaro (ou de l’IREF si j’en juge par le nombre de commentaires…) ni la puissance du service communication (et du locataire) de Bercy.
Alors ?
Alors j’ai vu la vierge… En équilibre instable lors de son installation pendant les préparatifs de la cérémonie d’accueil du IVe sommet de la Celac (Communauté des Etats d’Amérique latine et des Caraïbes) qui se déroule à Quito, depuis mercredi… Une troisième image extraite de la même galerie de mes confrères de Charlotte en Caroline du Nord.
Quel lien entre la vierge, Obama, Israël et l’occupation de la Palestine ? Quel rapport avec les colères, les indignations et les convictions ?
J’ai vérifié.
“Il a vu la vierge” est une manière (un peu péjorative si j’en crois l’exemple donné) de rêver.
Alors finalement, j’ai bien envie de continuer de rêver. C’est raisonnable non, si je veux que mes rêves aient une chance de se réaliser ?
(Photos : Mahmoud Illean, Martinez Monsivais, Dolores Ochoa)
Je ne sais pas si Grant-Lee Phillips a déjà vu la vierge. Mais il est étasunien.
J’ai reçu de ses nouvelles par une lettre d’info musicale. Et ses mélodies m’ont apaisé un moment.
Alors je partage.
Et puis j’aime bien l’ambiance des librairies… où je poserai un jour d’autres mots.
En lisant ton article, puis le torchon de Lecaussin (« expert » + « diplômé de Sciences-Po » + « Le Figaro » = « super-combo », comme on dit en jeux vidéos…), il me vient un sentiment étrange. D’un côté, le plaisir d’avoir terminé un très chouette livre de philosophie (du fameux Richard Shusterman), et d’avoir la chance d’accéder à des vraies intelligences de cet ordre. Et puis, cette jolie lumière depuis la fenêtre du bureau. Et puis une phrase de Robert Bidochon qui, dans une BD à son nom, proclamait, du haut de ses charentaises : « Cerné par les cons ! ». Et puis ensuite, le fait qu’il y ait un étui avec une trompette dedans qui m’attend à la maison, entre des claviers, des synthétiseurs, un saxophone, des guitares, un banjo, un udu, une batterie.
Aujourd’hui c’est un jour où « ça va » : j’ai oublié le chômage, l’emploi volé, les gargarismes des intellectuels modernes, les vomissements des politiques, la méchanceté des gens ordinaires, l’argent qui se fait rare, et les patrons, et les petits commerçants, et tous ces gros enculés qui ne cessent de geindre. Et je me dis, putain, quel monde de merde ! Quel foutu monde de merde, rempli de crétins qui gouvernent des crétins ! Mais vu qu’on est aujourd’hui, et pas hier, ni avant-hier, ni demain, eh bien, je souris quand même, parce que j’ai une trompette à apprivoiser, un banjo à gratouiller, et l’intime certitude de n’avoir plus rien à faire dans cette grande mascarade qu’on appelle « civilisation ». J’ai une petite place, par-là, dans un coin; on fera ce qu’on pourra pour la partager, pour aider d’autres à faire la leur… mais décidément, et comme disait Brassens, « Cela ne me regarde pas »… ou bien, « Je suis d’la mauvaise herbe, brave gens, brave gens »… Et puis, t’ayant écrit ça, je pense encore à Brassens et aux « croquants », qu’il a souvent chanté, et qui, décidément, sont bien aussi cons qu’à l’époque, imbéciles transversaux aux siècles, transcendance de la couillonnade, appelle ça comme tu veux.
Alors que veux-tu ! Brassens pensait bien pareil que moi, et sûrement pareil que toi ! Mais il avait une guitare à gratouiller, et alors il a fait poète, et aujourd’hui il aide les types comme nous à sourire quand même.
« T’as vu la vierge », expression assez courante dans la cité phocéenne mais vraiment vraiment péjorative. Tant qu’il y aura des benjamin, qu’on pourra gratouiller et rigoler un peu, je ne me plaindrai pas. Mais qu’il est difficile de se positionner aujourd’hui dans ce bazar. Des monceaux de commentaires et de conneries à chaque actualité. J’écoute et me tais de plus en plus.
Des monceaux de commentaires, j’aimerais bien. Mais c’est sûr que j’ai plaisir à lire des commentaires intelligents. Alors il vaut mieux sans doute que je me contente du peu – de qualité – que vous m’offrez…
Et en échange, tiens :