Nuit(s) et Brouillard(s)

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“La guerre s’est assoupie, un œil toujours ouvert. L’herbe fidèle est venue à nouveau sur les Appel-platz autour des blocks. Un village abandonné, encore plein de menaces. Le crématoire est hors d’usage. Les ruses nazies sont démodées. Neuf millions de morts hantent ce paysage.
Qui de nous veille de cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux ? Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre ? Quelque part, parmi nous, il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.
Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin.”

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Hier soir j’ai regardé Nuit et Brouillard, d’Alain Renais et Jean Cayrol. Un film sorti – difficilement – en 1956, quelques années avant ma naissance et qui raconte le passé, tout récent alors, des camps de concentration nazis, en même temps qu’il évoque mon avenir. Jusqu’à aujourd’hui. Une mémoire pour demain, comme l’ont écrit certains

J’en ai retrouvé les derniers mots du commentaire dit par Michel Bouquet que j’ai copiés-collés en exergue de ce billet d’un jour ensoleillé.

Et ce matin, j’ai croisé le regard de Hanaa Ahmad Ali Bahr, assise sur les genoux de son père dans un bidonville de Hodeidah, au Yémen. Un regard affamé pour nous rappeler que la guerre est entrée hier dans sa cinquième année. Et que, pour ce triste quatrième anniversaire, un nouveau raid aérien contre un hôpital a tué sept personnes. Dont quatre enfants

En quatre ans, la guerre au Yémen a déjà provoqué entre 10.000 à 80.000 victimes selon des décomptes aussi imprécis que tragiques. Bien loin des millions de victimes des camps de la mort qui, elles aussi, sont tellement innombrables que les commentateurs se disputent autour de cette comptabilité macabre (9 millions, évoque Resnais ; 4,9 à 6 millions d’après les historiens contemporains ; aucun selon les négationnistes…)

Qu’importe les chiffres et les comparaisons. Il y a aujourd’hui, selon l’ONU, 14 millions de Yéménites menacés de famine, soit la moitié de la population, lis-je dans un communiqué d’Oxfam au moment d’écrire cet article.

Regardant autour de moi et entendant qu’on crie sans fin… Et puis ?

Quels mots tracer dans ce monde ?

(Photo : Abduljabbar Zeyad)

Sans autre commentaire. Une chanson de Jean Ferrat écrite au lendemain de ma naissance, admirablement reprise quelques années plus tard par Hubert-Félix Thiéfaine…