Des lumières dans la nuit

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“Trois allumettes une à une allumées dans la nuit
La première pour voir ton visage tout entier
La seconde pour voir tes yeux
La dernière pour voir ta bouche
Et l’obscurité tout entière pour me rappeler tout cela
En te serrant dans mes bras.”
Jacques Prévert, Paris at Night, Paroles (1946)

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J’ai beau tenter d’arrêter de fumer, je garderais bien trois allumettes en cas d’urgence.

Même si, de nos jours, on allume plus volontiers l’écran de son téléphone pour éclairer la nuit.

Presque en même temps (marque non déposée) que l’annonce du couvre-feu et du rétablissement de l’état d’urgence sanitaire dans notre pays, le gouvernement thaïlandais promulguait un état d’urgence renforcé dans la capitale, Bangkok.

Ici on tente d’enrayer une contamination, là bas l’état d’urgence tente d’endiguer une insurrection.

Depuis plusieurs semaines en effet, les Thaïlandais défient le pouvoir et manifestent pour réclamer une réforme de leur constitution, qui donne encore trop de pouvoir à l’armée et qui punit d’emprisonnement les crimes de lèse majesté…

Au moment où nous nous enfermions chez nous pour “sauver des vies” (ou sauver la face ?), les manifestants pro-démocratie descendaient de nouveau dans la rue pour rappeler leur désir de démocratie.

Cela donne à la nuit bangkokienne (ou bangkokoise comme vous voulez) un air de fête qui manque un peu aux nôtres.

Et ça continue aussi dans la journée. Où les téléphones cèdent la place à des saluts à trois doigt, inspirés paraît-il par le film (et le livre éponyme) The Hunger Game, que je  n’ai pas vu (ni lu).

Mais j’ai la chance d’avoir des confrères pour me remettre à la page.

Échange de bons procédés : si vous voulez suivre les événements thaïlandais, et savoir si le général Prayut Chan-o-cha se maintient à son poste de Premier ministre et finit par décréter un… couvre feu, ne vous fiez pas à mes confrères (que je ne dénoncerai pas…) qui écrivent que le hashtag #mobOctober17 se classe numéro un sur Twitter ; essayez plutôt de taper : #ม็อบ17ตุลา.

Et que vos longues nuits se parent de belles lumières !

(Photos : Diego Azubel et Gemunu Amarasinghe)

L’état d’urgence, en vigueur chez nous depuis samedi 00h00, interdit tout “rassemblement à plus de 6 personnes dans l’espace public”.

Sauf exception.

C’est ainsi qu’on on a pu voir notre Premier ministre s’afficher avec d’autres « personnalités” rassemblées en hommage à Samuel Paty, hier place de La République à Paris.

Parmi des milliers de personnes partout en France.

Mais pas moi.

J’ai une bonne excuse et, si je n’ai aucune indulgence pour les égorgeurs comme pour aucun autre criminel, je continue de n’être ni Charlie, ni professeur, ni qui que ce soit d’autre que moi. Un citoyen comme d’autres, qui tente d’être et de rester à ma place.

Et qui, malgré ses appels à l’unité nationale, ne partage les valeurs de notre président par effraction.

Fin du préambule et place à la musique.

Puisque sa chanson Adieu Monsieur le Professeur a été reprise hier dans les rassemblements, je suis allé prendre des nouvelles d’Hugues Aufray. Et j’ai vu qu’il venait de sortir un nouveau disque, Autoportrait, où figure la reprise de cet air traditionnel :

Dont je n’ai pas résisté à l’envie de vous proposer une autre version :

Et même si je résiste à la colonisation de ma langue, je dois avouer que certaines fois l’anglais passe mieux. Comme chez Springsteen. Ou comme chez Prévert, dont on me dira peut être pourquoi il a choisi cette langue pour le poème en exergue (et dédicace) là-haut.