Rester vivant

Slide 1

“Les plus belles années de ma vie sont celles qui me restent à vivre.”

*

Je m’offre l’italique et les guillemets, même si la citation du jour “n’est que de moi-même, par lequel je ne suis pas si bien servi mais comme dit le proverbe, il n’y a pas mieux”, comme je l’écrivais dans ces pages il y a tout juste 4 ans.

Aujourd’hui, 28 octobre 2020, je n’avais de nouveau pas envie d’aller chercher une citation pour parler de ce temps qui passe, en cette journée particulière qui me rappelle que j’ai eu 20 ans et que, comme disait Paul Nizan (que je n’ai pas pris le temps de connaître davantage), “je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie”.

Il y a 36 ans, le 28 octobre 1984, il ne s’est pas passé grand chose à en croire wikipedia, qui ne me signale que la naissance du footballeur nigérian Obafemi Martins, dont j’apprends l’existence aujourd’hui mais auquel j’adresse tous mes vœux d’anniversaire, comme à Danielle Sallenave et Julia Roberts, entre autres…

Le 28 octobre demeure le souvenir du départ de l’ami, auquel j’adresse chaque année quelques sourires, quelques larmes et quelques mots.

Mais cette journée particulière est aussi le jour de la fête de mon fils. Ou comment la vie reprend toujours ses droits. Ou plutôt conserve ceux qu’elle ne perd jamais. Qu’elle retrouve, joyeuse, ébrouée, désirante, après le temps du deuil. Qui n’est plus aujourd’hui qu’un temps de souvenir. Ma Toussaint personnelle. Un peu en décalage. Comme j’aime m’y trouver.

Je n’aime pas l’expression “faire son deuil”. Mais je déteste encore plus ceux qui empêchent les vivants de pleurer les morts dignement.

Vendredi 16 octobre, à Manille aux Philippines, Reina Mae Nasino n’a pas pu participer dignement aux funérailles de sa fille, River.

Militante des droits humains et membre du groupe de lutte contre la pauvreté urbaine Kadamay, Reina Mae Nasino a été arrêtée en novembre 2019 pour détention d’armes à feu. Elle est détenue depuis, malgré ses dénégations, et a accouché en prison en juillet dernier. Après seulement un mois avec sa fille, elles ont été séparées. Et quand l’enfant est tombée malade puis a été hospitalisée, atteinte d’une pneumonie, elle n’a pas eu le droit de se retrouver auprès d’elle, malgré les mobilisations d’avocat(e)s et d’activistes.

River est morte dans les premiers jours d’octobre, à l’âge de trois mois, sans avoir revu sa mère. Et Reina n’a même pas eu le droit de la serrer une dernière fois dans ses bras lors de ses funérailles. Les gardiens refusant de lui ôter ses menottes.

“On nous a refusé la chance d’être ensemble. Je n’ai même pas vu ton rire”, a-t-elle juste pu pleurer devant le cercueil. En serrant sa fleur blanche…

De toutes les photos de ce jour de deuil, je n’ai conservé que celle-ci. Dont Eloisa Lopez, la photographe, explique ici (en anglais) pourquoi et comment elle l’a prise, avec la volonté de témoigner de l’inhumanité de ce moment.

Et moi, qui n’ai pas pu serrer non plus l’ami dans mes bras mais qui peut me souvenir de son sourire, moi qui ne suis qu’un témoin de passage dans ce monde cruel, je ne peux que reprendre mes mots du début de ce billet, en souhaitant à Reina qu’il lui reste encore, quand même, de meilleures années à vivre.

Et en espérant, tellement, la même chose pour ce monde. Pas seulement cruel.

(Photo : Eloisa Lopez)

“Je suis tellement en colère que nous n’ayons même pas pu donner à mon petit-enfant une véritable procession et jouer la musique qu’elle aimait.”

J’ai lu ces mots de Marites, la mère de Nasino. Puis cherché la musique qu’elle aurait pu aimer.

Et, parmi les 70 chansons de la longue liste que j’ai trouvée, j’ai choisi, un peu au hasard, mais pas totalement.