Mémoire sélective

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Slide 1

“J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans…”
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)

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Le mélancolique Charles Baudelaire vivait dans un temps que les moins de 20 ans et même les plus de 90 ne peuvent pas connaître, où lui même ne pouvait pas connaître Alois Alzheimer, née en 1864, soit 7 ans après la parution des Fleurs du mal. Et trois ans avant la mort de Baudelaire soit, mais je doute qu’il ait découvert si jeune la maladie à laquelle la postérité a donné son nom.

Bref.

Ma mémoire sélective et paresseuse, quelque peu amplifiée pas mes confrères de la presse “sérieuse” qui saluent plus ou moins l’événement, a failli ne retenir comme souvenir de cette journée mémorielle que l’élection, il y a tout juste 40 ans, d’un certain Mitterrand. Que seuls ceux dont la mémoire est encore plus défaillante que la mienne peuvent encore considérer comme une “victoire de la gauche”.

Et du coup j’ai failli oublier la “Journée nationale de commémoration des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition”, célébrée en France depuis 2006 maintenant, en écho à l’adoption de la loi “tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité”, ou Loi Taubira, du … 21 mai 2001. Mais adoptée le 10, d’où le télescopage malencontreux des mémoires.

C’est Christiane Taubira, invitée ce matin sur les ondes de ma radio matinale et nationale, qui m’a rappelé cet événement finalement bien plus historique.

Et m’a appris au passage ce “détail” que j’ignorais et qui pourtant explique une bonne partie des débats actuels autour de la mémoire et de repentance, à savoir que les indemnisations qui furent versées au moment de l’abolition de l’esclavage (des abolitions serait plus exact) ont été versées aux … propriétaires d’esclaves. Contre la “perte” subie de 250.000 esclaves, ils reçoivent à l’époque (1848) 123.784.426 francs, soit l’équivalent de près de 5 milliards d’euros selon mes sources ! Un petit coup de pouce au développement du capitalisme “moderne”.

Et les esclaves ? Ils ont eu droit à la liberté, laquelle n’a pas de prix, comme chacun le sait et peut le vérifier en cette période de liberté conditionnelle (mais pas enchainée…), notamment la liberté d’aller travailler pour leurs anciens propriétaires, moyennant un salaire cette fois.

Et quel salaire !?

75 centimes par jour (soit 2.5 francs par mois), selon une autre source, où j’ai pu lire que la commission d’indemnisation de l’époque avait jugé que “le salaire est
la seule chose qui puisse réhabiliter le travail” aux yeux des affranchis.

Depuis 1848, les salaires ont augmenté. Mais certains continuent à les juger trop élevés.

Comme un certain Dominique Strauss-Kahn, conseiller de Lionel Jospin à partir de 1981, ministre de l’Industrie et du Commerce extérieur de 1991 à 1993 et ministre des Finances (sous Jospin encore) de 1997 à 1999. Entre autres. Et qui présida le FMI de novembre 2007 jusqu’en mai 2011 et la sinistre histoire du Sofitel et de l’agression sexuelle de Nafissatou Diallo. Sans laquelle les électeurs de “gauche” s’apprêtaient à plébisciter le surnommé DSK aux élections présidentielles suivantes.

Je ne fous pas de l’agression d’une femme de chambre par un irresponsable libidineux dans une chambre à 3.000 dollars (2.116 euros) la nuit. Mais j’ai toujours regretté que le même homme ait conservé son statut d’homme de gauche alors qu’il osait appeler à modérer la croissance des coûts salariaux (entre autres conseils) dans le pays qu’ils s’apprêtait à diriger et où le smic était à l’époque de 1.343,77 € (bruts) mensuels, soit une demi-nuit au Sofitel.

Je sais, j’ai digressé. C’était juste pour vous rappeler que certains de nos dirigeants (ou de ceux qui aspirent à prendre leur place) ont encore une mentalité d’esclavagistes. Et que si les traces de l’esclavage et de ses répercussions dans nos sociétés modernes ont du mal à s’effacer, les traces de gauche chez les socialistes sont infinitésimales.

Merci à François Mitterrand de nous avoir ouvert les yeux.

Et hommage aux hommes et aux femmes libres.

PS – La première image du jour était ainsi légendée chez mes confrères sérieux : Plusieurs personnalités de gauche sont réunies, dimanche 9 mai, au Creusot (Saône-et-Loire) pour célébrer les 40 ans de l’élection de François Mitterrand. Saurez-vous mieux que moi reconnaître ces fameuses “personnalités” (j’ai identifié le maire de ma ville, mais j’ai – encore – un devoir de réserve…)

Quant à cette seconde image, qui me permet de célébrer cette journée tout en préservant ma mosaïque d’accueil, elle représente la statue paloise commémorant l’abolition l’esclavage, qui a été vandalisée à deux reprises, en 2016 et l’an passé.

Les mémoires sélectives sont parfois violentes. Et très connes !

(Photo : Jean-Philippe Ksiazek, Nicolas Ransom)

Je n’oublie pas bien évidemment que Bob Marley nous a quitté le 11 mai 1981, pour ne pas ajouter à la confusion.

Et j’ai découvert cette reprise d’une de ses chansons que je préfère et sa toute dernière enregistrée, Redemption Song, par la belle Imany. Une chanson qui parle aussi d’esclavage et d’émancipation…

Emancipate yourselves from mental slavery
None but ourselves can free our minds

PS à la deuxième partie : Le Robert me propose comme définitions du mot rédemption :

  • RELIGION Rachat du genre humain par le Christ. ➙ salut. Le mystère de la Rédemption.
  • Rachat, absolution, délivrance, expiation, pardon, réhabilitation, salut.